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Les Chantiers

1 299 views Nicolas Prudhomme 30 septembre 2015 0
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La connaissance des chantiers

Les informations concernant les chantiers de châteaux restent assez fragmentaires. Le château est le fait d’un commanditaire qui ne bénéficie pas de la mobilisation consacrée à la construction d’un lieu cultuel ou d’une cathédrale.

La construction de structures défensives en bois n’est pas documentée ; basée sur une mobilisation contrainte justifiée par le droit de corvée, le commanditaire, maître d’ouvrage, jouait très certainement lui-même le rôle de maître d’œuvre et de chef de chantier. A compter du Xe siècle, le développement de la fortification en pierre requiert alors le recours à une main d’œuvre très spécialisée et qualifiée, qui s’organise sous formes de petits groupes itinérants, allant de chantier en chantier, au sein d’une région ou d’un pays. Ainsi apparaissent, par exemple, pendant la période romane, des groupes de maçons lombards, ouvriers libres, travaillant indifféremment pour des constructions militaires ou cultuelles.

Vers le XIe siècle, la concentration de l’expérience et des compétences aboutissent à la hiérarchisation des métiers de constructeurs, pyramide dominée par le « maître d’œuvre », grand architecte et chef de projet. Souvent lui-même issu du rang des tailleurs de pierre, cet homme clé commande et réalise, en concertation avec le seigneur maître d’ouvrage, les plans du futur château et assure la supervision de sa réalisation par les  hommes de l’art. Son statut tarde à être bien défini : il porte indifféremment le nom de maître principal, de maître ès pierres, de maître maçon, de fabricator, de concepteur de la devyse

Au cous du XIIe siècle, l’isolement des châteaux, excentrés par rapport aux centre urbaines, et leurs dimensionnements modestes ont limité les témoignages de l’établissement des chantiers et de leurs constructions. Les chroniqueurs contemporains de cette période n’ont en général laissé que des descriptions assez vagues, parfois confuses, ou exagérées en terme de description et d’esthétique. Il est nécessaire d’attendre la fin du XIIe siècle et le lancement des grands chantiers du programme philippien pour voir apparaître des sources iconographiques ou écrites précises, avec des contrats mentionnant la chose, le prix et le délai, des livres de comptes ou des miniatures détaillées. A cette période, les constructions royales et princières restent très clairement les mieux documentées. A compter de ce siècle, le maître d’œuvre porte le nom réservé d’ingénieur.

A compter du XIVe siècle, le maître d’œuvre est qualifié d’architecte.


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Les corps de métiers

Les tailleurs de pierre représentent l’élite des ouvriers constructeurs. Ils sont aptes à simplement détourer des moellons grossiers, comme à réaliser les sculptures les plus complexes, à construire des arcs ou des voûtes extrêmement ouvragés. Leur savoir s’appuie sur des connaissances de mathématiques et de géométrie empiriques et utilitaires.

Les tailleurs de pierre ont recours à plusieurs outils,  adaptés à l’objet final et à la dureté de la pierre travailler. Le pic, ou la smille, sert à façonner grossièrement les blocs, sous forme de moellons parallélépipédiques. Au début de la période romane en particulier, ce travail est effectuer à l’aide d’un poinçon percuté par un maillet en bois dur. Le marteau-têtu est une version améliorée du pic ; il possède une face droite ou légèrement concave, pour façonner plus rapidement les blocs. A la fin du XIe siècle, le taillant ou laye / laie, déjà employé par les romains, est utilisé pour dresser les parements des moellons de façon plus propre et plus régulière qu’avec le poinçon. Au cours du XIIe siècle, le taillant évolue, avec l’apparition de brettures ou brettes sur son tranchant, sorte de petites dentelures, qui permet une coupe plus esthétique, en laissant des traces en grain d’orge, selon des stries régulières.

Mais bien souvent, les préoccupations esthétiques étant secondaires, les tailleurs de pierre n’utiliseront que le taillant droit, tout au long du moyen-âge. Au XIIe siècle apparaît également le ciseau à tranchant droit ou dentelé, utilisé pour les finitions ou le détourage des moulures. Pour permettre de lever les pans d’une pierre de façon orthogonale, le tailleur de pierre à recours à l’équerre, sur laquelle sont reportées les dimensions principales des pierres à tailler.

Suivent dans la hiérarchie les maçons, qui sont chargés de l’érection des murs. A partir du XIIe siècle, les maçons utilisent des truelles triangulaires. Pour contrôler la verticalité des murs, ils utilisent le fil à plomb et le chas stabilisateur et l’archipendule pour l’horizontalité des assises.

La préparation du mortier qui sera utilisé par les maçons est assurée par les morteliers. Ces derniers mélangent la chaux et le sable longuement au moyen d’une gâche, puis transportent le mortier à dos d’homme, dans des oiseaux, petits auges en bois, jusqu’au lieu d’utilisation.

Les charpentiers ont un statut comparable à ceux des tailleurs de pierre, car leur science leur permet, à partir d’épure tracé sur le sol à l’aide d’un cordeau traceur, de concevoir des pièces précisément, en vue de leur assemblage complexe. Les charpentiers utilisent généralement la cognée, hache au manche court et à la lame mince, particulièrement adaptée à la taille et à l’aplanissement de pièces de charpente en bois dur et noueux. Dans le courant du XIIe siècle, la doloire, hache à large lame à biseau unique et à manche déporté, et l’herminette « essette » ou « aissette », sorte de petites houes destinée à travailler les pièces posées à terre, se substituent peu à peu à la cognée pour le dressage des surfaces. Au cours de ce même siècle, les charpentiers redécouvrent l’usage de la scie de long, qui facilite le débitage des pièces de grandes dimensions.Durant le XIIIe siècle, les assemblages en tenons mortaises prennent le pas sur les assemblages à mi-bois qui étaient jusqu’alors la règle, et la bisaiguë, longue tige de fer munie d’un court manche en son milieu, devient l’outil le plus adaptée pour tailler les mortaises. Comme leurs compagnons tailleurs de pierre, les charpentiers ont recours à l’équerre, au fil à plomb et au compas pour tracer les épures, contrôler le dressage et assembler les pièces.

Les charpentiers sont assistés par les huchiers ou menuisiers (terme adopté à compter du XVe siècle), qui exécutent les travaux basés sur le bois équarri en planches, comme les parquets, les lambris, les porteries, les meubles… A partir du XIIe siècle, ils utilisant régulièrement le rabot, qui était connu du monde antique mais qui avait été oublié depuis. Ils ont également recours au maillets, ciseaux, gouges, équerres, compas, et règles.

Les forgerons assurent une fonction de production des éléments métalliques comme les ferrures, les clous, les barreaux, les ancrages, les chaînages, les crocs, mais aussi une fonction support en fabriquant, réparant et affûtant les outils des autres corps de métier.

Le bas de l’échelle hiérarchique est composé des charretiers, terrassiers, manœuvres, qui jouent cependant un rôle important dans l’avancement du chantier ; leur effectif en  conditionne généralement la durée.


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Contrats, salaires, temps de travail

Au cours des XIe et XIIe siècles, l’analyse des contrats et des devis met en exergue le rôle prépondérant du maître d’ouvrage, qui assure la direction du chantier, sa supervision et le recrutement des exécutants ; généralement, il choisit lui-même le maître d’œuvre et les ouvriers, et décide du mode de rémunération, à la pièce, à la tâche, à la toise construite ou au forfait, au salaire, au gage. Au XIIIe et XIVe siècle, le maître d’ouvrage conserve ses prérogatives d’organe financeur, mais transfère son autorité sur le chantier au maître d’œuvre, qui peu à peu, gagne en autonomie, recrute et dirige les ouvriers du chantier, gère les approvisionnements en matériau et matière première, à partir d’une somme d’argent initialement convenue et versée en plusieurs échéances, correspondant à l’avancement des travaux. Certains architectes atteignent alors une véritable renommée, qui leur permet d’associer leur nom à certains réalisations : citons le génois Gulielmio Boccanegra, recruté vers 1240 par Louis IX pour concevoir et réaliser la fortification d’Aigues Mortes, Jean de Louvres qui fut le maître d’œuvre du Palais Neuf d’Avignon pour le compte de Clément VI de 1342 à 1352, Raymond du Temple qui transforme le Louvre en 1364 pour le compte de Charles V, Guy de Damartin qui réalise en 1367 le château de Mehun sur Yèvre.

La durée du travail est rythmée par la durée du jour solaire ;  en raison des saisons, il dure 12 heures en moyenne en été, mais seulement 8 heures en hiver. L’assemblage et le travail de maçonnerie est conditionné par le temps, qui ne doit pas être pluvieux ou trop froid ; seuls les tailleurs de pierre et charpentier peuvent travailler en cas de mauvais temps, placés à l’abri dans de petites constructions appelées loges, élevées sur le chantier lui-même. Fêtes religieuses et jours de confréries constituent les jours de repos, ainsi que les dimanches et les samedis après midi à compter du XIVe siècle, ce qui représente environ 85 jours chômés par an.

La connaissance des salaires peut se faire à l’aide des comptes des édifices religieux, particulièrement bien renseignés, et de comptes royaux par exemple, parfaitement bien documentés. Au XIIIe siècle, un manœuvre reçoit un salaire mensuel de 200 deniers environ, plus 30 à 36 deniers par jour de présence physique sur le chantier.


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Les effectifs

Haute Savoie

En 1434, au château de Gruffy, 80 personnes, hommes et femmes, sont employés à préparer des fagots pour alimenter le four à chaux, installé dans le plain château. Il est également fait mention de personnes qui fendent le bois dans la montagne pour alimenter le four et les charois tirés par des boeufs.

A Ternier, le châtelain recrute 266 charpentiers pour la réfection des toits, et des femmes sont réquisitionnées pour porter l’eau destinée à la préparation du mortier [24].

A Annecy, la présence d’ouvriers spécialisés, comme des maîtres ouvriers ou des peintres, est mentionnée dans les comptes de la châtellenie. Il est en de même à Ternier en 1340, et à Chaumont en 1357.

A Lullin, en 1305, après la destruction du château par Edouard de Savoie, quatre ving huit charpentiers sont engagés pour élever les palis, renforcés par des tornafolis en bois et d’eschiffes au-dessus des fossés, pour fortifier le bourg. Les charpentiers s’occupent également de la réalisation de scinduli (tavaillons) pour couvrir des bâtiments et d’une briochola (bricole, machine de siège).


 

 

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