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Poliorcétique & Mutations de la fin du XIIe siècle

2 353 views Nicolas Prudhomme 4 janvier 2014 0

Si l’on considère que les grandes mutations des techniques de fortification débutent dans la deuxième moitié du XIIe siècle, il est nécessaire de rechercher les raisons de cette mutation dans l’évolution de la poliorcétique médiévale, c’est à dire l’art de mener un siège, autour de cette période.

CON

L’héritage antique

Des règles établies dès l’Antiquité

En 397 avant J.C., Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, assiège  Motyé en Sicile à l’aide d’une tour de six étages, et a recours à des catapultes contre la ville et la flotte carthaginoise. En 332 avant J.C., Diadès  développe, avec les ingénieurs d’Alexandre le Grand, des engins de siège et de névrobalistique pour assiéger Tyr, en Phénicie. En retour, les défenseurs utilisent des machines pour briser l’effet de ces projectiles. En 305 avant J.C. , l’ingénieur Épimachos d’Athènes construit une hélépole, haute tour de 44 mètres équipée d’un bélier et équipée d’artillerie névrobalistique, pour le siège de Rhodes par Démétrios Poliorcète. En 214 avant J.C., Archimède organise la défense de Syracuse contre les Romains en développant des engins  névrobalistiques. Durant toute la période de l’Empire Romain, ce type d’engins est utiliser pour pallier au effectif moyen de l’armée et pour mener des sièges raisonnés.

Les historiens et savants grecs, romains et byzantins ont recueilli et analysé les pratiques et ébauché les premiers concepts. Parmi eux : Vitruve, architecte romain du Ier siècle après J.C. ayant une expérience militaire, a décrit les machines de guerre ; Arrien, officier et historien grec de la fin du Ier et du début du IIe siècle au service de Rome, a écrit un « Traité de tactique » ; Philon de Byzance, ingénieur grec de la fin du IIIe siècle, un « Traité de fortification d’attaque et de défense des places » ; Végèce [2] écrivain romain de la fin du IV et du début du V siècle, un « Traité de l’art militaire« .
Si les concepts ont évolué dans leur formulation et leur exécution en raison, notamment, des progrès techniques, leurs fondements sont demeurés quasi immuables. Au niveau stratégique, il est rapidement apparu qu’une fortification permanente doit être considérée selon son rôle dans le système défensif des Etats et que celui-ci est intimement liée à la manœuvre de l’armée en campagne.

Les grands principes communs de la poliorcétique antique

Le siège d’une place, opération difficile et contraignante, ne doit être entrepris que si sa possession est décisive pour la suite des opérations : possession de lignes de communication indispensables, de ressources dont la perte causerait un préjudice capital à l’ennemi, d’un gage politique majeur, etc… On comprendra qu’a contrario, la résistance prolongée de cette place peut rendre les plus grands services à la défense générale du pays et décider du sort d’une campagne militaire.

Si le rôle stratégique de la place n’est pas avéré, on se contentera de la masquer, c’est-à-dire se couvrir face à elle, ou de l’investir sans en faire le siège, autrement dit, l’encercler pour l’isoler.
Sur le plan tactique, la conduite d’un siège ne souffre pas l’improvisation.

Elle exige notamment une importante préparation préalable :
– être renseigné sur l’organisation des forces et des défenses de l’ennemi, de son moral, des ressources locales …
disposer de forces suffisantes (rapport de forces très favorable à l’assaillant : de 5 à 8 contre 1), de moyens spécifiques d’assaut dont l’efficacité est souvent déterminante pour l’issue du siège et d’une logistique importante et adaptée ;
– d’assurer la reconnaissance du site et l’organisation du blocus de la place par des lignes de défense par contrevallation pour interdire la sortie des assiégés, circonvallation pour se protéger d’une armée de secours ;
– d’assurer la sûreté de l’armée assiégeante, impératif absolu et constant se traduit par l’organisation de camps pourvus de défenses propres, couverts par des rideaux de surveillance afin de donner l’alerte avec un préavis suffisant pour l’intervention d’éléments réservés ;

– de conduire l’attaque d’un secteur vulnérable avec l’appui d’engins de siège. Il s’agit soit de créer une brèche dans la muraille par les impacts répétés de projectiles lourds ou d’un bélier, ou par la mine, soit de franchir la muraille avec des échelles ou autres engins spécialisés;

– de veiller à la préservation des effectifs, obtenue par des travaux d’approche et de protection des assaillants, mais également par la suffisance et la fiabilité du ravitaillement, la salubrité du campement menacée par la cohabitation prolongée des troupes et de leurs animaux sur le même site et l’absence d’hygiène.
Enfin, compte tenu de la lourdeur de ces contraintes, toute disposition susceptible d’abréger la durée du siège (déception , trahison, etc.) est recherchée. Un siège est, dès l’Antiquité, affaire de spécialistes.

Les machines de siège romaines

Végèce [2] liste les machines destinées à l’attaque des places : « On se sert pour prendre une place : de tortues, de béliers, de faux, de vignes, de mantelets, de muscules, de tours« .

Les tours de siège : Selon Flavius Josèphe, les tours de siège romaines à Jotapata « avaient 50 pieds de haut et étaient revêtues de fer pour les protéger contre le feu ».  On rapporte que celles de Massada avaient 75 pieds de haut. Végèce écrit [2] : « Les tours sont de grands bâtiments assemblés avec des poutres et des madriers, et revêtus avec soin de peaux crues ou de couvertures de laine, pour garantir un si grand ouvrage des feux des ennemis. Leur largeur se proportionne sur la hauteur ; quelquefois elles ont trente pieds en carré, quelquefois quarante ou cinquante : mais leur hauteur excède les murs et les tours de pierre les plus élevées. Elles sont montées avec art sur plusieurs roues, dont le jeu fait mouvoir ces prodigieuses masses. La place est dans un danger évident quand la tour est une fois jointe aux murailles ; ses étages se communiquent en dedans par des échelles, et elle renferme différentes machines pour prendre la ville. Dans le bas étage est un bélier pour battre en brèche ; le milieu contient un pont fait de deux membrures, et garni d’un parapet de claionnage. Ce pont, poussé en dehors, se place tout d’un coup entre la tour et le haut du mur, et fait un passage aux soldats pour se jeter dans la place. Le haut de la tour est encore bordé de combattants armés de longs épieux, de flèches, de traits et de pierres, pour nettoyer les remparts. Dès qu’on est venu là, la place est bientôt prise. Quelle ressource reste-t-il à des gens qui se confiaient sur la hauteur de leurs murailles, lorsqu’ils en voient tout à coup une plus haute sur leur tête ?« 

Les béliers : Flavius Josèphe décrit ainsi le bélier utilisé à Jotapata « Il s’agit d’une immense poutre, semblable à un mât de navire, avec une extrémité recouverte de fer prenant la forme d’une tête de bélier, d’où son nom. Il est suspendu à une autre poutre comme un bras maintenu en équilibre par des câbles attachés autour du tronc, et supporté à ses deux extrémités par des poteaux enfoncés dans le sol. Il est tiré en arrière par un grand nombre d’hommes qui ensuite le projettent en avant de toutes leurs forces en conjuguant leurs efforts afin qu’il percute le mur avec sa tête de fer. Il n’existe pas de tour assez solide, ni de mur suffisamment épais pour résister à des coups répétés de cette sorte, et beaucoup ne résistent pas au premier choc« . Végèce décrit ainsi la faux, le bélier et la tortue : « On construit la tortue avec des membrures et des madriers, et on la garantit du feu en la revêtissant de cuirs crus, de couvertures de poil ou de pièces de laine : elle couvre une poutre armée à l’un de ses bouts d’un fer crochu, pour arracher les pierres de la muraille : alors on donne le nom de faux à cette poutre, à cause de la figure de son fer ; ou bien on le garnit de fer à cette tête, et on l’appelle bélier, soit parce qu’elle abat les murailles par la dureté de son front, soit parce qu’elle recule, à la façon des vrais béliers, pour frapper ensuite avec plus force. La tortue a aussi tiré sa dénomination de sa ressemblance avec l’animal de ce nom. Comme tantôt il se retire et tantôt il avance sa tête, de même cette machine fait rentrer et ressortir sa poutre, pour heurter plus violemment« .

La sape et la mine : Des sapes pouvaient être creusées sous les murs pour les affaiblir et amener à leur effondrement, soit pour pénétrer dans la place. Végèce décrit ainsi cette tactique : « Il y a une autre manière sourde et rusée de prendre les places : ce sont les mines. On emploie un grand nombre de travailleurs à ouvrir la terre, comme font les Besses, peuples industrieux à fouiller les mines d’or et d’argent, et l’on conduit vers la ville une galerie souterraine. Cet ouvrage a deux usages : ou les assiégeants le poussent sous le corps de la place, s’y introduisent la nuit sans que les assiégés s’en aperçoivent, ouvrent la porte à leurs gens, et égorgent les habitants dans leurs maisons ; ou du moins, quand leurs mineurs sont arrivés aux fondements de la muraille, ils la sapent sur une grande étendue, et l’étayent avec des bois secs, qu’ils entourent de sarment et de différentes matières combustibles. Après avoir disposé les troupes pour l’assaut, on met le feu aux étais, et la muraille, qui s’écroule tout d’un coup, fait une large brèche. » Pour cela, les Romains utilisent des vignes, mantelet et cavalier, comme le précise Végèce : « Les anciens appelaient vignes des galeries d’approche, à qui le soldat donne aujourd’hui un nom barbare. On compose cette machine d’une charpente légère, et on lui donne sept pieds de haut et huit de large, sur seize de long, avec un double toit de planches et de claies. Ses côtés se garnissent d’un tissu d’osier impénétrable aux coups de pierre et aux traits ; et, de crainte du feu, on couvre le tout en dehors de cuirs frais ou de couvertures de laine ; on joint de front plusieurs de ces machines, sous lesquelles les assiégeants s’avancent à couvert au pied des murailles, pour les saper. Les mantelets sont faits d’une charpente cintrée, et couverte d’un tissu d’osier qu’on garnit de peaux fraîches ou de pièces de laine. On les conduit où l’on veut, comme des chariots, par le moyen de trois petites roues placées, l’une au milieu sur le devant, et les autres sur le derrière, aux deux extrémités. Les assiégeants approchent ces mantelets des murailles ; et, de dessous ce couvert, ils délogent les assiégés des remparts à coups de flèches, avec la fronde ou des traits, pour faciliter l’escalade. Le cavalier est une terrasse qu’on élève avec du bois et de la terre contre les murailles, pour lancer des traits dans la place« .

Les muscules : Végèce décrit ainsi les muscules : « On nomme muscules de petites machines sous lesquelles les assiégeants comblent le fossé de la place avec des pierres, de la terre et des fascines qu’ils y portent ; consolident et aplanissent le terrain, afin que les tours ambulantes puissent approcher de la muraille sans obstacle. On les appelle muscules, du nom d’un petit poisson de mer. Comme ce poisson sert de guide aux baleines, et leur est continuellement utile malgré sa petitesse, de même ces petites machines, destinées au service des grandes tours, marchent devant elles pour leur ouvrir le passage et leur frayer les chemins. »

L’escalade : Pour Végèce, « Pour que les échelles et les machines aient l’utilité qu’on en attend, il faut leur donner une hauteur qui passe celle des remparts. Il y a deux méthodes pour trouver cette mesure. La première est d’attacher un ruban mince et léger au bout d’une flèche qu’on envoie contre le rempart ; et lorsqu’elle est plantée au sommet, on estime l’élévation de la muraille sur la longueur connue du ruban : ou, si on l’aime mieux, lorsque le soleil fait tomber obliquement sur la terre l’ombre des tours et des murailles, on la mesure sans que les assiégés s’en aperçoivent. On plante en suite en terre une perche de dix pieds, et on mesure l’ombre qu’elle donne. Or, par le calcul, il est aisé de trouver la hauteur des murailles par la proportion d’une ombre à l’autre, dès qu’on sait combien telle hauteur donne d’ombre« .

Les engins de jet : Végèce précise que « Les mêmes machines servent à l’attaque et à la défense des places, mais avec cette différence que les armes de jet, soit plombées, piques, lances ou javelots, frappent avec plus de force de haut en bas. De même les flèches décochées avec l’arc, et les pierres poussées avec la main, la fronde ou le fustibale, vont d’autant plus loin qu’elles partent de plus haut. Pour les balistes et les onagres, servis par d’habiles gens, ils l’emportent sur toutes les autres machines, et il n’y a ni bravoure ni armes défensives qui puissent garantir de leurs coups : semblables à la foudre, elles brisent et fracassent tout ce qu’elles atteignent« .

Les machines de jet utilisés par les Romains sont  :

La baliste :  son fonctionnement est basé sur différents mécanismes utilisant l’action de deux leviers sur des ressorts à torsion, constitués de plusieurs faisceaux de fibres tordues. Les premières versions lançaient de lourdes flèches ou des projectiles sphériques, comme des pierres de différentes tailles, au cours des sièges.

L’onagre :  son fonctionnement s’appuie aussi sur l’action d’une force de torsion, provenant généralement d’une corde torsadée, pour stocker l’énergie nécessaire au tir.

Le scorpion : il s’agit d’un engin semblable à une arbalète, capable de tirer de petites flèches avec précision, utilisé à la fois sur le champ de bataille et au cours des sièges. En raison de leur petite taille, ils étaient montés sur des tours de siège. Selon d’autres sources, le scorpion était le surnom d’une catapulte particulière, pour l’essentiel identique à l’onagre.


Des technologies entretenues et développées par les Byzantins

Une longue régression

Après la guerre des Gaules, la paix romaine perdure près de trois siècles avec pour effet pervers abandon des fortifications, de sorte que les premières invasions barbares ne rencontrèrent aucun obstacle sérieux. La déliquescence de l’Empire romain a entraîné, en Occident, l’oubli des techniques propres à la poliorcétique. Au Ve siècle, confrontées à de nouvelles invasions , les villes se barricadèrent dans la hâte, relevant sommairement les vieilles fortifications et édifiant des ouvrages de fortune avec les pierres des édifices publics excentrés, mais de telles improvisations ne pouvaient résister longtemps aux assauts furieux et répétés des hordes.

En 873, pour reprendre Angers occupé par les Normands, Charles le Chauve fait appel à des ingénieurs de Byzance et attaque la ville avec des machines de jet décrites comme « nova et exquisita« , témoignant du décalage de savoir-faire entre Orient et Occident. Néanmoins il existait des engins de jet, primitifs, qualifiés sous divers noms, qui tiraient des boulets de moins de 10 kilos, par traction, assimilables à des pierrières. Lors du siège de Paris en 886, Abbon fait ainsi mention d’un mangana (« mangonneau »).

Des machines inconnues des Croisés à la fin du XIe siècle

Lors de la première croisade (1096-1099), les engins utilisés par les Croisés se limitent à trois tours mobiles en bois [1], utilisées une à Maara et deux à Jérusalem, construites sur le modèle des tours de bois, dont l’efficacité reste assez limitée, et à des engins de jet qui ne retiennent pas l’intérêt. A Maara, les Croisés ne prennent la ville au final qu’en sapant la muraille, et à Jérusalem, une des deux tours est incendiée avant d’avoir atteint le mur de la ville sainte. O. Bouzy écrit [1] : « Les croisés n’utilisèrent pas, semble-t-il, de machine durant leur progression vers Jérusalem. Il y avait à cela une raison bien simple : les machines de jet n’étaient plus connues en Occident, et elles ne sont d’ailleurs pas attestées dans l’iconographie, à l’exception de frondes à manche figurant dans la Bible de Rhoda. Toutefois une machine de jet est décrite par l’Histoire anonyme au siège de Maara, mais dans le camp musulman. D’autres machines, indéterminées, sont mentionnées du côté des croisés au siège de Jérusalem. On ne peut savoir s’il s’agissait de copies de la machine de Maara ou de matériel fournit par les Byzantins (…) Dans les autres cas, les croisés utilisèrent des échelles ou tentèrent, lorsque le terrain s’y prêtait, de saper les murs. Toutefois, faute de machines de siège dignes de ce nom, le nombre des villes véritablement prises d’assaut fut faible, la plupart étant prise par trahison, par composition, ou à la suite de leur abandon par la population. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que les occidentaux réutilisèrent couramment des machines de siège« .

Le constat est rapidement établi que seule une armée nombreuse, entrainée et bien équipée et à l’organisation rigoureuse peut s’emparer de forteresses de pierre comme Nicée, Antioche, Jérusalem, ou Tyr.

Transmission des savoirs, apprentissage et copie des savoirs byzantins

L’Empire byzantin n’a cessé de transmettre sa culture, ses savoirs et ses technologies, non seulement aux Arabes de l’Orient, mais aussi à ceux de l’Occident. Au Xe siècle, Constantin VII et Romain Lécapène envoient des copies des bibliothèques impériales à Hasdaï ibn Shaprut, ministre du calife de Cordoue Abd al-Rahman III. Parmi ces copies, on trouve De materia medica, du médecin et botaniste grec Dioscoride. Cette transmission est occultée dans l’historiographie classique occidentale, qui affirme tenir des Arabes sa redécouverte du patrimoine antique, sans s’interroger pour savoir d’où ceux-ci le tenaient.

Au Xe siècle, les ingénieurs byzantins multiplient les traités militaires qui développent les questions d’artillerie névrobalistique et les techniques de sièges. Un écrivain arabe contemporain de cette période, lbn-Khordadbeh, évalue à 120 000 hommes les forces byzantines, les décrivant comme « aguerries, expérimentées et que l’art de fortifier les places, de les attaquer, de les défendre était poussé fort loin; les engins de guerre, les machines, le feu grégeois étaient habilement employés« .

La poliorcétique est redécouverte grâce à l’alliance avec Byzance, dépositaire des traités antiques, et à l’expérience acquise des combats contre les Turcs et les Arabes. L’appel aux corps de métiers, notamment italiens, se systématise pour la construction et le service des engins de siège ainsi que les attaques par sape.

Gaston IV, vicomte de Béarn de 1090-1131, participe à la première croisade dans l’armée du comte de Toulouse. Il s’initie à l’art des machines de guerre utilisées par les Byzantins, et en devient rapidement un spécialiste à qui l’on confie la construction et le maniement de machines lors du siège de Jérusalem en 1099. A son retour, il participe à la Reconquista en Espagne et perfectionne l’usage des machines, notamment lors du siège de Saragosse en 1118.

En 1124, au siège de Tyr, « l’artillerie de la défense, étant supérieure à celle des Croisés, ceux-ci firent chercher à Antioche un Arménien nommé Havédic, réputé dans la construction et le réglage des engins. Ils lui fournirent des charpentiers, mériens et deniers tant qu’il voulut, et des machines aussi puissantes que précises purent ainsi être dressées« . Dès lors, les Croisés, grâce à leurs « ensgeniors », s’emparent de ces secrets géométriques, permettant ainsi de régler leurs machines et les rapportent en Occident [3]

Enfin, la première trace écrite et incontestable de l’existence d’un trébuchet à contrepoids provient d’un érudit musulman, Mardi bin Ali al-Tarsusi, qui a écrit un manuel militaire pour Saladin vers 1187. Il écrit « les trébuchets sont des machines inventées par des diables mécréants » (Al-Tarsusi, Bodleian MS 264), confirmant ainsi que la technologie du trébuchet ne vient pas des Arabes, mais bien des Byzantins.


Les machines développées en Occident à partir du XIIe siècle

Une relecture de l’héritage antique

De l’héritage romain subsistent la tour de siège, le chat (engin d’approche sur roue pour saper les bases de la muraille, appelait également truie, taupe ou renard), le bélier, l’escalade, la sape et la mine.

Baliste et catapulte ne sont plus utilisée au Moyen Âge, car moins efficaces que le mangonneau et soumises au variation d’humidité qui provoque le ramollissement de la corde de torsion et la perte de puissance.

Au XIII siècle paraissent les premiers traités militaires et techniques d’Occident. Les principes énoncés précédemment sont appliqués même si l’exécution diffère quelque peu.

Aux lignes de contrevallation et de circonvallation exigeant trop de moyens et de délais de construction se substituent des fortins palissés – les « bastilles » – interdisant les accès et les débouchés de la place assiégée. Les engins de siège sont concentrés sur des bases d’assaut protégées de palissades. L’entrée de la forteresse est souvent l’objectif de l’assaut.

L’artillerie névrobalistique comme évolution essentielle

L’artillerie névrobalistique antique redécouverte à Byzance a été rapidement perfectionnée par des « ingénieurs » pratiquant, au contact des Orientaux, ce que l’on appellerait aujourd’hui le transfert technologique. Les armées recrutent pour la durée d’une campagne des « ingénieurs » parmi les corps de métiers.
Des systèmes de plus en plus sophistiqués combinant effet de levier et effet de fronde s’imposent aux techniques antérieures.
L’artillerie médiévale à balancier et contrepoids rustique et puissante, mais statique, permet le tir plongeant par-dessus les murailles, tout autant que le tir tendu pour les abattre. Tirant des projectiles d’une centaine de kilogrammes à une distance allant jusqu’à 150 mètres, elle assure généralement, à elle seule, le succès des sièges. L’efficacité de ces engins va d’ailleurs jouer un rôle essentiel dans l’évolution de l’architecture castrale. Les tours circulaires équipées d’archères des châteaux « philippien » et « Plantagenet » introduisent une défense plus agressive. Les engins d’approche et de franchissement, en revanche, ne connaissent pas d’amélioration technique significative.

Corpus des engins névrobalistiques développés au cours du XIIe siècle

Le trébuchet
La première trace écrite et incontestable de l’existence d’un trébuchet à contrepoids provient de Mardi bin Ali al-Tarsusi, qui a écrit un manuel militaire pour Saladin vers 1187. Il y décrit un trébuchet hybride dont il dit qu’il avait la même puissance de propulsion qu’une machine à traction tirée par cinquante hommes, en raison de « la force constante [de la gravité], alors que les hommes n’ont pas tous la même force de traction » (Al-Tarsusi, Bodleian MS 264).

Au XIIIe siècle, Villard de Honnecourt donne le plan d’un de ces grands trébuchets à contrepoids, si fort employés pendant les guerres du XIIe et XIIIe siècle, plan qu’il accompagne de la légende suivante : « Si vous voulez façonner le fort engin qu’on appelle trébuchet, faites ici attention. En voici les sablières comme elles reposent à terre. Voici devant les •ii• treuils et la corde double avec laquelle on ravale la verge. Voir le pouvez en cette autre page. Il y a grand faix à ravaler, car le contrepoids est très pesant ; car il y a une huche pleine de terre, qui a •ii• grandes toises de long et •ix• pieds de large, et •xii• pieds de fond. Et au décocher de la flèche, pensez ! Et vous en donnez garde, car elle doit être maintenue à cette traverse du devant. »

Le mangonneau

La plus vieille mention connue du terme mangonneau provient d’Abbon qui décrit le siège de Paris en 886 et utilise le mot mangana, et qui a cette époque, décrivait une pierrière. Le tir du mangonneau pouvait se régler beaucoup mieux en hauteur et en distance que celui du trébuchet, parce qu’il décrivait un plus grand arc de cercle, et qu’il était possible d’accélérer son mouvement. Cette machine sera utilisée jusqu’au XVe siècle. L’inventaire de l’artillerie du prince de Savoie, en 1433-1437, nous livre le détail des pièces qui constituent la machine dite « la Ruine ». Dans cet inventaire, Pierre Masuerieus, chef des pièces d’artillerie du seigneur, précise que : « le dit engin a et possède 2 colonnes pour les roues nécessaires au même engin [. . . ] , de même 48 barres pour faire tourner les dites roues […], de même une grande colonne de 28 pieds de long […], de même 2 soles ou traves chacune de 32 pieds de long [ . . . ] , de même pour le dit engin 2 arches ou arcades dans lesquelles on pose les pierres ».

La Pierrière 

Il s’agit d’un engin de tir par traction, assez primitif et léger. Un projectile issu d’une pierrière aurait tué Simon de Montfort lors du siège de Toulouse en 1218. La Pierrière aurait parfois aussi désigné par abus la baliste, qui fonctionne par contre par torsion (voir  au-dessus). Sa date d’apparition est inconnue, mais aurait pu exister de tout temps, parfois confondue avec le mangonneau.

La Bricole 

La bricole est une pièce d’artillerie du XIIe siècle constituée d’un balancier actionné en tirant sur l’autre extrémité, la traction étant facilité par l’ajout d’un contre-poids. Elle peut s’assimiler à une pierrière améliorée.

Le Couillard 

Cet engin est composé d’une longue perche placée sur un axe. À l’une de ses extrémités, on trouve deux huches ou bourses servant de contre-poids, sur un principe identique au Mangonneau.

Engin Période Portée Poids du boulet Cadence de tir Servants Usage privilégié
Pierrière ? – XVe siècle 40 à 80 mètres 3 à 12 kilogrammes 1 tir par minute (rapide) 8 à 16 Défensif
Bricole XIIe ‑ XVe siècle jusqu’à 80 mètres 10 à 30 kilogrammes 1 tir par minute (rapide) 20 Défensif
Mangonneau XIIe ‑ XVe siècle 160 mètres jusqu’à 100 kilogrammes 2 tirs par heure (faible) 12 + artisans Offensif
Trébuchet XIIe ‑ XVIe siècle jusqu’à 220 mètres jusqu’à 140 kilogrammes 1 à 2 tirs par heure (faible) 60 à 100 Offensif
Couillard XIVe ‑ XVIe siècle jusqu’à 180 mètres 30 à 80 kilogrammes jusqu’à 10 tirs par heure 4 à 8 + artisans Polyvalent

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Par cette analyse, nous pouvons mettre en évidence un incroyable développement des machines de guerre névrobalistiques au cours du XIIe siècle, par transmission du savoir des Byzantins au cours des Croisades, entraînant un renouvellement des techniques de siège et en conséquence, un besoin de se fortifier autrement. Fortes de l’expérience acquise en Orient, les armées des Etats occidentaux se transforment et les conséquences sur l’amplitude et le caractère des conflits sont importantes. Elles portent en germe la disparition des armées féodales et la restauration de l’autorité royale.
Cette évolution se fera sentir jusqu’au début du XIVe siècle, date à laquelle apparaît cette fois une autre révolution dans la poliorcétique : en 1313, les premiers canons attestés sont forgés à Gand.


 

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